Fanfiction Diablo II

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Le sort d'Abel et Caïn

Par MagoFou#991
Les autres histoires de l'auteur

Prologue

Chapitre 1 : Retour à Sanctuary

Chapitre 2 : Le jumeau du démon

Chapitre 3 : Le calme avant la tempête

Chapitre 4 : La vengeance de l'Archange

Epilogue

Mon passé est sombre, mais mon futur est plus noir encore. Je n'ai plus qu'un unique but : la vengeance. Jadis j'ai été heureux, mais cela n'a guère duré. À présent, la prêtresse est morte, et les démons sont partis... Que me reste-t-il ?

Rien.

Rien si ce n'est mon épée, que je ne quitterai plus jamais, ultime souvenir d'un temps révolu auquel seule ma haine a survécu.

Je traverse Sanctuary depuis plusieurs mois déjà, peut-être des années, qui sait ? Le temps n'a pas beaucoup d'importance. J'ai dix ans pour m'entraîner...
Les regards effrayés qu'on me jette ne me mettent plus mal à l'aise. Pas plus que l'horreur qui se peint sur les visages de mes victimes et de leurs proches.
Je suis immortel.

Mais à quel prix ? Suis-je donc destiné à être damné ? À moins que ça ne soit déjà le cas...
Peu importe. Rien ne peut m'effleurer. Il est même devenu jouissif de sentir les lames me transpercer, d'entendre les cris de victoire de mes adversaires, avant de voir que leur ardeur n'a servi à rien.

Je ne dors plus, continuellement tourmenté par les cris des morts que j'ai causées.

Peut-être un jour tomberai-je enfin face à quelqu'un qui m'offrira la délivrance ?

Non, je dois à tout prix assouvir ma vengeance.

Je n'ai plus qu'un seul but : le Pandémonium. Le Paradis.

À présent, je vais vous compter mon histoire.

L'histoire de celui qu'on appellera durant les siècles à venir : Pierrick le fou.
Six mois s'étaient écoulés sur Terre depuis la mort de Baal. Six mois depuis que Jamila avait, faisant fi de tout bon sens, pris le portail blanc à la suite de Pierrick, laissant Thann de côté, avec sa promesse de mariage.

Six mois qu'elle avait passés avec le jeune garçon, vivant un bonheur quasi absolu.

Six mois qu'elle savait que Tyraël finirait par revenir la chercher...

Pierrick n'était pas là à ce moment. Parti faire les courses avec ses parents, il devait arriver une minute trop tard.

L'ensorceleuse était seule lorsque les éléments se déchaînèrent. Le ciel auparavant clair et ensoleillé était devenu noir et parcouru d'éclairs.

Une de ces lances de foudre atterrit juste devant elle, ne provoquant pourtant aucune secousse. Mais le fracas sonore et l'éclatante clarté ainsi dispensés l'éblouirent et l'assourdirent.

La jeune fille mit une trentaine de secondes à récupérer.

Clignant les yeux, son estomac noué, elle reconnut l'imposante silhouette de l'Archange Tyraël.

_______________


Pierrick avait vu le temps changer rapidement, même à plusieurs kilomètres de là. Il avait distinctement ressenti la perturbation magique, d'une puissance phénoménale, et sentait que cela ne présageait rien de bon.

Laissant tomber les sacs qui devaient servir à rapporter les courses, il se téléporta, sans répondre aux interpellations de ses parents étonnés.
Il lui fallut plusieurs sorts pour arriver au centre d'émission de magie, et lorsqu'il y parvint, ce fut pour voir une ombre se profiler devant un portail d'un blanc éclatant de pureté. Une seconde plus tard, la silhouette avait disparu.

- Jamila ! cria alors le garçon, sans comprendre.

- Il est trop tard... tonna une voix omniprésente.
Pierrick sursauta, se rendant soudain compte de la présence de l'Archange.

- Tyraël ! hurla Pierrick pour couvrir le bruit du vent et du tonnerre. Qu'est-ce qu'il se passe ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

- Il était temps de venir chercher la prêtresse, annonça la voix divine.

- Qu'est-ce que vous racontez, bordel !? Venir la chercher pour quoi ?

- En tant que prêtresse, elle doit accomplir sa tâche. Un démon est revenu à Sanctuary et elle doit l'exorciser. Elle était au courant...

- Qu'est-ce que c'est que ces conneries ?! Elle m'en aurait parlé ! Je serais retourné avec elle ! Qu'est-ce que vous me cachez ?

- Le rituel par lequel la prêtresse doit vaincre le démon requiert une mort longue et douloureuse...

Pierrick resta un instant interdit, tentant de comprendre ces dernières paroles.

- Une mort longue et douloureuse... C'est Jamila qui doit mourir ?

- Si tu veux avoir une chance de l'empêcher, il ne tient qu'à toi de retourner à Sanctuary...

- Merde... Évidemment que j'y retourne ! hurla le garçon, maudissant une dernière fois l'Archange avant de se précipiter au travers du portail.

La cagoule sombre de Tyraël s'éclaira brièvement d'une lueur de satisfaction malsaine, avant que tout, comprenant Archange, orage et portail, ne disparaisse.

_______________


Harrogath était parcourue par des vents violents, mais pas aussi froids qu'en hiver. Ce milieu de printemps était plutôt doux. C'est pourquoi Anya n'avait qu'une petite couverture sur elle lorsqu'elle se réveilla.

Au rez-de-chaussée, la porte d'entrée claquait fortement et le vent s'aventurait jusqu'à sa chambre.

Il était minuit passée, et la femme barbare grogna en se levant pour aller refermer la porte.

Il était rare que le vent soit assez puissant pour ouvrir la lourde porte en bois, mais lorsque c'était le cas, il était impossible de se rendormir sans l'avoir refermée.

Elle descendit les escaliers, traversa la salle principale, passant à côté de la cheminée, et referma la porte, prenant garde à bien fermer les verrous, pour finir sa nuit correctement.

En se retournant, elle jeta un regard sur l'âtre où était entreposée l'épée de son grand-père, rapportée par Bob à la mort de Baal.
Soudain prise d'un doute, elle se précipita dans la pièce d'à côté pour allumer une lanterne qu'elle apporta près de la cheminée.
Sa vue ne l'avait pas trompée : l'épée était bien absente. À sa place, une lettre griffonnée d'une écriture pressée.



« Je suis désolé de ne pas pouvoir rester prendre le thé, mais je suis relativement pressé. J'espère que vous ne m'en voudrez pas de récupérer cette épée, je sens que je vais en avoir besoin...

Je pense que vous comprendrez bientôt ce qui m'y a forcé. D'ici là, fortifiez Harrogath, les démons sont de retour.

À la prochaine...

Pierrick »



Cette nuit-là, toute la ville fut éveillée par Anya et Thann. Les chefs de guerre commencèrent des entraînements draconiens pour leurs troupes.

Une nouvelle ère était sur le point de débuter, marquée par le sceau démoniaque.

Ou bien par la grâce de la prêtresse ?
L'ensorceleuse se tenait face au Grand Conseil d'Harrogath. Malah était debout depuis qu'Anya l'avait réveillée dans la nuit, et de grands cernes marquaient son visage frappé de vieillesse.

- Tyraël est venu me chercher, disait Jamila. Il m'a annoncé le retour d'Izual et de son frère. Il est temps pour moi d'accomplir mon devoir en tant que prêtresse d'Harrogath.

La Matriarche considéra la jeune femme un instant, puis interrogea du regard un groupe d'hommes reculés, tous portant une barbe plus ou moins longue et dont la blancheur n'était plus discutable.

Les vieillards se concertèrent à voix basse avant de finalement tomber d'accord et de montrer une main à Malah, qui acquiesça.

- Dans cinq jours, reprit la chef d'Harrogath, le rituel sera prêt à être accompli. Mais, Jamila... C'est une lourde tâche qui t'incombe...
Les armées d'Harrogath entreront en guerre avec les frères démons et nous ferons tout notre possible pour t'éviter de devoir te sacrifier.

- Merci, Malah, répondit Jamila d'une voix ferme. Mais si dans cinq jours, votre entreprise n'a toujours pas abouti, je serai prête pour le rituel.

Sur ce, la jeune ensorceleuse se redressa, salua le Conseil, et sortit de la salle. Se dirigeant vers la sortie de la bâtisse, elle entendit des pas précipités derrière elle.

Thann.

Elle avait fait son possible pour éviter son regard pendant l'audience, mais là elle ne pouvait rien faire.

- Jamila ! l'interpela-t-il.

- Thann, commença-t-elle, je suis désolée de devoir te dire ça mais... Tyraël m'a prévenue : toutes vos forces ne pourront rien contre Izual et son frère. Ce sont des anges. Le seul moyen de les battre est d'accomplir le rituel.

- Mais ça va te tuer !

- Si on ne le fait pas, c'est tout Sanctuary qui va brûler ! C'est un sacrifice que je suis prête à faire !

- Je ne pourrai pas te faire changer d'avis... Mais est-ce que tu crois que Pierrick aurait une chance, lui ?

On voyait qu'il était douloureux pour le barbare de poser cette question, mais il le devait pourtant.

- Pourquoi cette question ? demanda Jamila soudain méfiante.

- Parce qu'il est ici aussi. Il est venu chercher l'épée de mon grand-père cette nuit. Nous pensons qu'il est arrivé quelques instants après toi.

- Oh non... Il manquait plus que ça...

- Enfin bon, tu seras logée dans le quartier principal avec une escouade de barbares pour te protéger.

- Vous allez en avoir besoin...

- Certainement, mais ceux-ci font partie de garde personnelle de Lili, c'est elle qui a insisté pour qu'ils soient avec toi.

- Oh, Lili a formé des barbares au javelot ? Bien...

- Oui, et Hammerdin_PK est ici aussi.

_______________


Pierrick contemplait les trois pierres tombales. L'une d'elle ne recouvrait rien, il s'agissait juste d'un monument érigé en souvenir du Troll.
On n'avait évidemment pas retrouvé le corps de Hébus, mais Séraphine et le Fléau gisaient dans la terre d'Harrogath.

Le marbre blanc était finement gravé à l'effigie des Héros qui avaient perdu la vie dans leur combat contre Baal. D'anciennes runes étaient inscrites dans la pierre, bénissant les âmes des défunts et louant leurs actes.

Le garçon se tenait là depuis qu'il avait récupéré son arme, au milieu de la nuit. L'épée était attachée dans son dos.

Quand il avait traversé le portail, il s'était retrouvé équipé comme le jour de la bataille contre Baal. Revêtu de sa Peau de Vipermage et son orbe pendant à sa ceinture.

Pendant les premières heures, les larmes avaient coulé sur ses joues sans discontinuer. Il avait été incapable de prononcer un mot, mais il était certain que, du Paradis, ses amis comprenaient ce qu'il ressentait.

Le garçon était toujours debout lorsque le couple le rejoignit. Il ne s'en rendit pas compte à leur arrivée, mais la voix lui fit tourner la tête :

- On pensait bien te trouver là.

- Oui, confirma une autre voix, plus douce. Nous aussi, on vient souvent ici...

- Hammerdin_PK, Lili, fit Pierrick de sa voix enrouée d'émotion. Vous m'avez manqué...

- Tu nous as manqué aussi, petit, lui assura le paladin en lui donnant l'accolade.

Lili vint participer à leur étreinte.

- Tiens, fit remarquer le garçon en désignant le menton du paladin, tu te laisses pousser la barbe ?

- Oui, Lili préfère comme ça. Et comme on a pas eu à se battre depuis longtemps, ça me gène pas.

En effet, non seulement une épaisse couche de poils recouvrait-elle les joues de Hammerdin_PK, mais lui et l'amazone étaient habillés sobrement, sans armure ni équipement guerrier. Pierrick devait contraster avec son accoutrement.

Souriant, il demanda :

- Où sont les autres ?

- Bob était trop occupé pour venir. Il s'est levé au milieu de la nuit et entraîne ses troupes sans discontinuer.

- Et La Mort dans tes Os ?

- On ne sait pas où il est, répondit tristement Lili.

- Oui, on pense qu'il est mort... fit le paladin en haussant les épaules.

- Mort ? s'exclama le garçon. Mais comment ? Pourquoi ?

- Oh, tu sais, certainement de vieillesse... Il peinait déjà à nous suivre pendant qu'on combattait les Trois, faut dire qu'il était plus tout frais...

- Arrête ! fit Lili en le poussant gentiment. Non, reprit-elle en parlant à Pierrick, en fait on sait pas ce qu'il devient. On a pas eu de nouvelles de lui depuis la mort de Baal.

- Ça fait six mois dans mon monde... Combien ici ?

- Seulement six mois ? s'étonna l'amazone. Ici, il s'est écoulé presque un an et demi. Nous sommes à la fin du printemps de l'année qui suit celle de la mort de Baal.

- Vous ne numérotez pour vos années ?

- Normalement si, expliqua Hammerdin_PK. Mais depuis l'année dernière, les historiens ne sont plus d'accord... Ils veulent commencer un nouveau calendrier qui débuterait le jour de la mort de Baal...

- Je vois... Au fait, pourquoi Jamila n'est pas venue avec vous ?

- Elle aurait voulu venir, assura Lili. Mais à cause de son statut de prêtresse, elle est confinée dans sa maison. J'ai moi-même entraîné les barbares qui la protègent, donc elle n'a pas de soucis à se faire de ce côté-là, mais il est vrai qu'un peu de liberté lui ferait du bien...

- D'accord, je comprends...

- Bon, ça m'a fait plaisir de te revoir, Pierrick, dit le paladin. Mais nous avons des impératifs, nous aussi. Je pars cet après-midi pour Travincal. Il faut que je regroupe des serviteurs du Zakarum pour combattre les démons... Tu nous raccompagnes jusqu'à Harrogath au moins ?

- Non... Je vais encore rester un peu. Je rentrerai plus tard.

- Comme tu veux, fit Hammerdin_PK, se détournant en lui adressant un signe de la main.

Ses deux amis s'éloignèrent donc, se joignant les mains.

Voilà au moins qui était plutôt une bonne nouvelle, pensa le garçon en souriant.

À présent, il était temps pour lui d'aller s'expliquer avec Jamila...

En arrivant dans le quartier d'Harrogath où se trouvait l'ensorceleuse, Pierrick découvrit tout de suite quelle maison elle habitait.

Une seule porte était encadrée par quatre imposants barbares, chacun portant une énorme épée dans le dos et un long javelot dans une main.

- Salut, fit Pierrick en s'approchant. Je viens voir Jamila.

Le manque de réaction des sentinelles, au premier abord, l'exaspéra. Il fallut plusieurs secondes aux barbares pour, avec une synchronisation parfaite, tourner la tête vers lui, le dominant d'une bonne trentaine de centimètres.

- La prêtresse ne reçoit pas de visiteurs, répondit fermement l'un des gardes, abaissant son javelot, imité par les autres, afin de bloquer l'entrée.

- J'aimerais bien voir ça... marmonna Pierrick en s'avançant prudemment.

Un barbare lâcha son javelot et s'approcha du garçon avec l'apparente intention de le saisir.

Pierrick ne voulut pas attendre de savoir s'il serait capable d'éviter le nordique (il en doutait fortement) et se téléporta dans la maison.

Affolés, les gardes ouvrirent la porte pour voir le garçon gravir les escaliers menant à l'étage.

Appelant le reste du groupe assigné à la garde de Jamila, les barbares se ruèrent à sa suite, ébranlant les murs de leurs pas lourds.

L'ensorceleuse était dans sa chambre depuis plusieurs heures et désespérait d'en sortir un jour. L'agitation qui avait lieu au rez-de-chaussée la tira de ses pensées. Elle ouvrit la porte de bois massif pour se trouver nez-à-nez avec Pierrick.

- Salut Jamila, fit le garçon d'un air décontracté. Comment ça va ? Tu pourrais rappeler tes cerbères, s'il te plait ?

- Pierrick ! s'écria la jeune femme mi-soulagée, mi-anxieuse.

Voyant que leur prêtresse connaissait manifestement l'intrus, les barbares restèrent indécis, interrogeant Jamila du regard.

- C'est bon, tout va bien, les rassura-t-elle.

- Nous allons rester devant votre porte, prêtresse, annonça le plus gradé. S'il y a le moindre problème, vous n'aurez qu'à appeler.

- Y'aura pas de problème, merci ! lança sèchement Pierrick en entraînant Jamila dans la chambre, fermant la porte derrière eux.

- Comment ça se fait qu'ils se méfient de moi ? demanda-t-il une fois qu'ils furent seuls. Pourtant j'étais avec vous pour combattre les Trois...

- Ils ont pour ordre de ne laisser personne pénétrer ici, tu sais...

- Oui, j'imagine, mais moi, quand même... Je veux dire, tous les membres de notre coterie devraient y être autorisés...

- Tu connais le code barbare, fit-elle remarquer avec un petit sourire.

Le garçon acquiesça en soupirant. Il regarda autour de lui. La pièce était richement aménagée. Un lit, deux places, était recouvert de draps et couvertures de haute couture. Il s'y laissa tomber.

- Pourquoi tu es partie sans me prévenir ? demanda Pierrick à brûle-pourpoint, douloureusement.

- Je pensais pas que tu me suivrais, si je te disais rien...

- Raison de plus ! Je comprends pas ce que tu veux dire...

- Si je t'avais dit que je devais partir, tu m'aurais posé des questions, et j'aurais dû te dire la vérité...

- Résultat des courses, c'est Tyraël qui me l'a dite, cette vérité... J'aurais préféré l'apprendre de ta part.

L'ambiance devenait de plus en plus tendue. Pierrick s'était relevé et marchait en rond, incapable de tenir tranquille. Jamila se contentait de le regarder, se tenant entre lui et la fenêtre.

- J'aurais préféré être au courant dès le début... souffla le garçon. Quand j'ai appris que tu étais prêtresse.

- Qu'est-ce que ça aurait changé, que je te le dise plus tôt ? demanda l'ensorceleuse, sachant qu'elle s'aventurait en terrain glissant.

- Ce que ça aurait changé ? s'exclama le garçon, haussant malgré lui la voix. Ça aurait tout changé ! J'aurais su ce que ça voulait dire pour toi ! J'aurais été préparé !

Dans le couloir, les barbares entendirent les éclats de voix sans comprendre ce qui se disait. Inquiets, ils ouvrirent la porte.

Pierrick était énervé et trouva là un bon moyen de se calmer en partie. Il lança un puissant sort de glace qui fixa la porte en position fermée.

Alarmés, les gardes tambourinèrent de plus en plus fort, cherchant à enfoncer le panneau de bois, sans succès.

- Quand j'ai appris que tu étais une prêtresse, reprit Pierrick plus fort, pour couvrir le bruit fait par les barbares, tu ne m'as rien dit du tout ! J'ai cru que c'était un titre honorifique ! J'ai cru que c'était une bonne chose !

- Et c'est le cas, rétorqua l'ensorceleuse. Je trouve que c'est un grand honneur d'être la prêtresse d'Harrogath !

- Tu parles ! Donner ta vie pour un ramassis de brutes sans cervelles... Bel avenir, à dix-neuf ans !

- Arrête de parler des barbares comme ça. Ils n'y sont pour rien. Si tu dois tourner ta colère vers quelqu'un, alors va tuer des démons !

- Ouais, je crois que c'est ce que je vais faire... Je vais trouver ce traître d'Izual et lui montrer la puissance d'un Héros ! Comme ça t'auras pas besoin de te sacrifier.

- Non, ne t'approche pas d'Izual ! Lui et son jumeau sont des anges, même déchus. On ne peut rien contre eux sans accomplir le rituel...

- Laisse tomber ce foutu rituel ! Tu peux pas faire ça ! Tu as pensé à tes amis ? Tu as pensé à moi ?...

- C'est justement pour mes amis que je fais ça, répondit doucement Jamila. Pour toi, aussi... Je veux faire mon possible pour que vous n'ayez pas à souffrir...

- Mais pour moi, fit le garçon, désespéré, peu importe que les démons soient là, peu importe que nous ne puissions rien faire... Peu importe toutes les tortures que je pourrais subir s'ils dominaient le monde, ça ne serait absolument rien devant la douleur de te perdre...

L'ensorceleuse passa tendrement sa main sur la joue du garçon avant de souffler d'un air désolé :

- De toute façon, même toi tu ne pourras pas me faire changer d'avis.

Pierrick contourna la sorcière pour aller se poster face à la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sentir le vent frais sur son visage rouge d'émotion. Les barbares frappaient de plus en plus fort à la porte, occasionnant des fissures dans des craquements de bois sinistres.

- Si je ne peux pas te faire changer d'avis... commença calmement Pierrick. Alors je te sauverai, Jamila. Même contre ton gré !

Sur ce, le garçon enjamba le petit balcon, se réceptionna plus ou moins souplement au sol, gêné par sa longue épée, et disparut en se téléportant, après avoir adressé un signe d'au-revoir à l'ensorceleuse.

Jamila soupira avant de lancer des flammes contre la glace qui retenait encore la porte. Emportés par leur élan, les barbares enfoncèrent le panneau de bois, trébuchant et tombant au milieu de la chambre, s'entassant les uns sur les autres, tous affichaient un air débile et surpris.

- Tout... Tout va bien, prêtresse ? demanda le garde qui se trouvait en dessous des autres, d'une voix étouffée.

L'ensorceleuse secoua la tête d'un air désolé, soupirant.

- Il faut que je voie Malah, fit-elle d'un ton autoritaire avant de sortir de la chambre.

_______________


Pourquoi fallait-il toujours que ça se termine de cette façon ? À chaque fois qu'il avait un différent avec la jeune femme, Pierrick allait se battre contre des démons...

Mais tout compte fait, cette fois-ci, il était beaucoup mieux préparé lorsqu'il franchit les grilles d'Harrogath.

Il dut parcourir plusieurs centaines de mètres avant d'apercevoir quoi que ce soit. Trottinant, la lourde épée sur le dos, il se rendit compte que six mois sans entraînement, ça vous casse un homme.

C'est donc tout essoufflé que le garçon se tint au sommet de la colline, admirant l'autre versant...grouillant de démons.

Des milliers et des milliers de monstres de toutes formes s'étalaient sous les yeux du mage. Il aurait cru revoir la dernière vague d'assaut de Baal !

Et, au loin, devant les escaliers que gardaient Shenk, de son temps, se tenait l'imposante silhouette, haute de plus de deux mètres, irradiant une lueur autrefois blanche, mais à présent incandescente : l'ange Izual.

Pierrick sentit soudain une profonde confiance en lui. Tout lui semblait très simple. Sachant qu'il n'en aurait plus besoin, il dégrafa son armure de cuir et la jeta à ses pieds, ne gardant qu'une tunique de toile sur le torse.

Il jeta un coup d'oeil à son orbe, haussa les épaules et le lança aussi à quelques mètres sur le côté.

Le vent charriant les odeurs pestilentielles dégagées par les démons le frappa, faisant voler ses cheveux et secouant ses vêtements. Les cris de guerre des monstres parvenaient à lui et le faisaient sourire.

Écartant les bras, libérant l'énergie qui le parcourait, Pierrick exhala. À ses côtés, deux monticules de glace se formèrent, d'abord informes, puis acquérant bras et jambes, avant de se redresser, affichant un visage impassible, en tout point semblable à celui du mage.

Une dizaine de démons se mirent en marche pour mettre fin aux jours de l'importun.

Chaque clone effectua les mêmes gestes que leur original, jusqu'à ce que vingt Pierrick, une longue épée sur le dos, se trouvent face à l'armée.
Voyant cela, cinquante monstres se joignirent aux premiers qui s'étaient avancés.

- Nous sommes à un contre mille... souffla le garçon, la voix tremblant d'excitation. Soit, il est temps !

Affronter des dizaines de milliers de démons effraierait toute personne normalement constituée. Pourtant, Pierrick ne réfléchissait plus lorsqu'il se jeta, suivi de ses clones, contre le groupe d'ennemis qui s'était détaché de l'armée.

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D'un geste fluide, Pierrick empoigne la longue épée pendue dans son dos et la lève haute au dessus de sa tête. Une sensation le gêne. Ses pensées ne sont plus aussi claires. Pas le temps d'y réfléchir...

Cinquante démons s'offrent à lui et à ses simulacres. La lame tranche la chair noire, faisant gicler des flots de sang sombre. Peu à peu, une dizaine de formes blanches se matérialisent autour de lui sans qu'il ne l'ait voulu. Sans s'en soucier, il rabat sa lame sur ses adversaires, parant d'insignifiants cimeterres. L'acier barbare fracasse un crâne, libérant la cervelle dont les morceaux éclaboussent les monstres et pseudo-humains aux alentours.

Des formes blanches qui l'entourent s'échappent soudain des trainées de glace, pétrifiant sur place tout ce qui se trouve sur son passage, que ce soit allié ou ennemi. Plus que quinze clones se dressent encore, combattant avec autant de férocité que l'original.

Pierrick ne voit plus rien. De la chair sanguinolente et d'autres morceaux d'organes le recouvrent, du sang lui obstrue la vue, mais il n'en a cure... Il ressent une pression dans son crâne. Parfois, il se sent comme flotter, tandis que son corps continue de se battre avec plus de rage encore, avant qu'il ne reprenne le contrôle. Cela n'a que peu d'importance en ce moment. Il doit combattre vingt mille démons.

La soixantaine qui s'était approchée n'est plus. Pierrick et ses clones n'attendent pas pour se jeter dans la masse innombrable qui se dresse face à eux.

Il n'a qu'un seul but : Izual.

Et cinq cent mètres l'en séparent.

Cinq cent mètres et une armée démoniaque.

Les nuages de glace ne cessent de lancer des sorts surpuissants, lui libérant le passage. Seuls quelques survivants tiennent encore debout après que la magie ait fait son oeuvre, et leurs entrailles ont vite fait de rejoindre le tapis glissant formé sur le flanc de la colline, colorant l'herbe dans une teinte sanglante.

Une heure passe.

Une heure que Pierrick ne sent pas. Ses déconnexions mentales se font de plus en plus fréquentes. Tout son corps est couvert de sang. De larges plaies s'ouvrent sur son torse que la toile a depuis longtemps déserté, à cause des coups reçus.

Cinq clones se battent encore dans la masse, mais lui se trouve enfin rendu où il le voulait. L'ange déchu se tient à quelques mètres devant lui.

_______________


Dès qu'elle avait été prévenue par Jamila, Malah avait consulté ses généraux et la décision n'avait pas pris une heure à être rendue publique. Les armées d'Harrogath allaient se lever pour mettre les démons en déroute.

Arrivés en haut de la colline, pas moins de cinq mille guerriers barbares contemplèrent la mer de sang qui s'étendait à leurs pieds.
Des milliers de démons gisaient éventrés, mais ceux qui restaient étaient toujours plus nombreux que les barbares.

La grande bataille des Collines Sanglantes débuta alors.

Des sorts et des javelots fusèrent tandis que ceux qui se bornaient au corps à corps couraient à la rencontre des démons.

Il devint vite évident que les barbares surentraînés n'auraient aucun problème à renverser les démons, déjà plus qu'affaiblis par la magie de Pierrick.

Jamila se trouvait là, elle aussi, et détaillait le lieu de la bataille, abasourdie.

- Comment Pierrick a-t-il pu faire tout ça... ? souffla-t-elle. La dernière fois qu'il a montré tant d'ardeur au combat...

- Il était possédé... termina Lili qui se tenait à ses côtés. Oui. Dépêchons nous d'aller voir ce qu'il fait face à cet Ange déchu.

- Viens, je vais te téléporter avec moi. Les barbares n'ont pas besoin d'aide.

_______________


Pierrick soufflait fort. Trop fort. Il était éreinté. Mais il se trouvait devant la cause de tous ses problèmes : si Izual mourait maintenant, Jamila n'aurait pas à se sacrifier...

Ahanant, il leva son épée et voulut frapper l'ange.

Dès l'instant où son fer entra en contact avec l'épée angélique, soudainement sortie du néant, l'issue du combat ne fit aucun doute.
Dans une explosion due à la puissance d'Izual, Pierrick fut repoussé à plusieurs mètres.

Se relevant difficilement, il sentait que son esprit était de plus en plus embrumé. Il se sentait submergé, son âme manquait d'air. Une perturbation dans la magie l'avertit néanmoins d'une téléportation.

Se tenant la tête entre les mains, cherchant à refouler l'horrible sensation, il tourna toutefois son regard vers sa droite pour y voir l'amazone et l'ensorceleuse qui venaient d'apparaître.

- Jamila ! cria-t-il. Qu'est-ce que tu fais ici ? Va-t-en ! Vite !

- Quoi ? fit la jeune femme, sans comprendre.

Lili fut plus prompte et se plaça entre Izual et Jamila, prête à se battre pour protéger son amie.

- Tu es la prêtresse... souffla Izual, ravi. Merci de m'offrir ta vie, et de faire disparaître tout espoir pour vous de me tuer !

L'amazone arma son javelot, mais avant qu'elle n'ait pu le lancer, l'ange avait usé de sa rapidité divine pour se placer derrière elle, face à Jamila.
Savourant sa puissance, Izual frappa la grande guerrière blonde avec tant de force, dans les côtes flottantes, qu'elle en fut projetée en l'air, atterrissant une vingtaine de mètres plus loin telle une poupée désarticulée.

Hammerdin_PK était finalement arrivé en haut de la colline, accompagné des chefs de guerre, tandis que quelques barbares finissaient de tuer le peu de démons qui restaient.

- Lili ! s'exclama-t-il en voyant l'amazone à terre.

Le paladin se téléporta auprès de sa bien-aimée qui ne bougeait plus, du sang coulant de la commissure de ses lèvres, et s'efforça de lui attribuer des soins magiques.

Pierrick n'avait rien eu le temps de voir. Tout s'était passé très vite. À présent, à cinq mètres de lui se tenait Izual, de dos, dominant la frêle ensorceleuse de toute sa hauteur.

Ne pouvant plus tenir, il sentit son esprit reculer dans les tréfonds de son être.

Jamila n'avait pas eu le temps de crier lorsque Lili était tombée. Elle contemplait maintenant l'immense ange déchu.

Elle le vit lever son arme, comme au ralentit, sachant pourtant pertinemment qu'il était beaucoup trop rapide pour qu'elle puisse s'éclipser, même avec une téléportation.

Quelle idiote ! Pourquoi s'était-elle approchée d'ici ? Tous les espoirs d'Harrogath - de Sanctuary, même ! - volaient en éclat. La longue épée lumineuse s'abattit. Il était trop tard.

L'ensorceleuse n'avait même pas le temps de fermer les yeux tant l'ange était rapide.

Mais le garçon fut plus rapide encore...

L'onde de choc ébranla les troupes barbares, se répercutant sur les falaises. Une myriade d'étincelles blanches explosa lors du contact des deux épées mythiques.

Pierrick se tenait devant la jeune prêtresse, retenant la lame divine grâce à celle d'Harrogath.

Le garçon plongea son regard dans celui de l'ange. Un regard gris et froid qui fit frémir Izual. De sa voix grave, celui qui avait été Pierrick susurra :

- Heureux de te revoir, mon frère...
« Ainsi donc l'Ange Izual fut-il banni du paradis et son esprit cloîtré dans le corps répugnant d'un démon infernal, pour avoir trahi les secrets les plus gardés du Paradis en faveurs des armées démoniaques.

Il est dit que, par trois fois, son jumeau brava les ordres divins pour tenter de libérer son frère, s'attirant ainsi les foudres des Archanges. Son acharnement fut tel que le frère d'Izual fut lui aussi déchu et erre entre deux mondes depuis lors... »

La Matriarche interrompit sa lecture, roula le parchemin qu'elle tenait et le glissa dans un étui de cuir rigide avant de le tendre à un homme âgé qui se tenait près d'elle.

- Voici ce que nous disent les légendes sur le frère d'Izual, conclut-elle, défiant le garçon du regard.


Il ne s'était passé que quelques heures depuis cette révélation. La prêtresse avait été sauvée in extremis par le démon qui possédait Pierrick. Ce-dernier avait affirmé être le frère d'Izual, l'ange déchu qui menaçait Sanctuary.

Izual s'était alors reculé, n'ayant pas prévu cet accro dans ses plans machiavéliques, et avait disparu, maudissant son soi-disant frère.
Et voilà que Pierrick, toujours possédé, se tenait devant le conseil d'Harrogath, répondant aux questions de la Matriarch et des membres éminents représentant la cité.

- Vos légendes sont fondées, admit le garçon de sa voix grave, gardant son regard glacé fixé dans celui de la vieille femme. J'ai tenté d'épargner à mon frère les tourments infernaux, et j'ai été déchu pour cela. Pourtant, en aucun cas je ne désire la destruction de Sanctuary. C'est pour cette raison que je me suis dressé et me dresserai entre Izual et la prêtresse.

- Izual possède un corps, intervint Jamila, toujours méfiante. Pourquoi pas toi ? Et pourquoi avoir choisi Pierrick ?

L'ensorceleuse le tutoyait naturellement, malgré le respect dont elle était censée faire preuve envers un Ange, même déchu.
Le démon réfléchit un instant avant de commencer son récit d'une voix monotone.

« Il y a longtemps, bien avant la création de Sanctuary, je vivais avec mon frère au Jardin d'Éden, sous la juste autorité de Dieu. Tous étaient unis dans ce paradis terrestre, et mon frère et moi ne faisions pas exception à cette règle. Pourtant, cela ne devait durer.

Ainsi, un jour une querelle éclata entre celui que vous appelez Izual, et moi. Mon nom était Abel, et mon frère se nommait Caïn. Il m'a accusé, aveuglé par la jalousie, d'obtenir plus de faveurs de la part de Dieu qu'il n'en recevait lui-même. J'ai cru à un caprice, mais ma faute était incommensurable, car nul caprice n'avait jamais motivé ses actes et paroles.

Il rumina sa colère tant et si bien qu'il me défia en duel.

Dieu désapprouva ce duel, mais dans notre folie nous ne l'écoutâmes pas. J'acceptai.

Le combat dura cinq jours et cinq nuits. Combat au terme duquel je trouvai la mort, vaincu par mon orgueilleux frère, vaincu par ma faiblesse qui ne m'avait pas permis de refuser et de faire preuve de générosité envers lui.

Apprenant l'issue de ce duel, Dieu entra dans une colère indicible, déchaînant les éléments pendant un an et un jour. Caïn se repentit pendant cette période cataclysmique et ramena, sinon mon corps, au moins mon esprit dans notre monde.

Mais le déluge provoqué par Dieu avait grandement endommagé le Jardin D'Éden, transformant notre Paradis en une terre pauvre et dévastée. Pourtant le courroux de Dieu n'était toujours pas apaisé. Caïn et moi fûmes bannis dans un monde étranger, à l'aube de sa création.

Je regagnai ainsi un corps, bien qu'imparfait, et nous prîmes part à la création de cette terre, nommée Sanctuary. »

Celui qui portait le nom d'Abel s'interrompit, reprenant sa respiration et laissant à ses interlocuteurs le temps d'accuser le coup, avant de reprendre :

- Votre légende dit le reste : lors d'une bataille contre les armées infernales, Caïn, ayant pris le nom d'Izual, fut capturé et trahit nos secrets. Il fut donc déchu. C'est en essayant de le libérer que je fus déchu à mon tour, perdant mon corps une nouvelle fois.

- Tu n'expliques pas la raison qui t'a poussé à posséder Pierrick en particulier, fit remarquer Jamila avant que Malah ne puisse répondre.

- Je viens du même monde que lui. Mon esprit a capté le sien lorsqu'il est arrivé à Sanctuary. Il était d'abord fermé à toute possession, mais à Lut Gholein, lorsqu'il a frôlé la mort, je suis entré dans son corps et ai repoussé les attaques. Depuis lors, chaque fois qu'il était en présence d'un pouvoir très puissant, ou lorsqu'il perdait connaissance, j'ai eu la possibilité de prendre le contrôle, caché que j'étais au fond de son esprit. Quand il est arrivé face à Izual, sa rage m'a d'abord empêché de le posséder totalement, mais mes pouvoirs ont agi en même temps que le siens. Nous sommes accordés car nous avons les mêmes origines, et c'est la raison pour laquelle je l'ai choisi.

- Je ne vois pas très bien où se trouve votre intérêt dans tout ça, fit Malah. Le rituel ne fera aucune différence : vous périrez avec votre frère. Comment nous assurer que vous dites la vérité ?

- Je n'ai aucun moyen de vous en convaincre, si ce n'est que j'ai sauvé la prêtresse alors que sa mort m'assurait une vie éternelle. Comprenez bien que je ne veux pas vous freiner dans vos préparatifs pour le rituel, mais que mon aide vous sera offerte pour tenir Caïn en place le temps voulu.

La matriarche réfléchit quelques secondes, puis hocha la tête.

- Bien, je vous accorde ma confiance. Mais sachez qu'en aucun cas je ne peux me prononcer, sur ce point, à la place des fiers barbares d'Harrogath, et que je ne les blâmerai pas s'ils décidaient de ne pas suivre ma voie. Vous pouvez vous retirer.

- Je comprends. Je vous remercie.

Abel se détourna et entreprit de sortir de la grande salle quand un cri le retint :

- Attends ! cria Jamila. Est-ce que tu peux rendre son corps à Pierrick ?

- J'en ai la capacité, répondit-il simplement.

- Alors fais-le, s'il te plait.

Aucun changement ne perturba la magie stagnante dans la salle, mais Pierrick tourna soudain violemment la tête dans tous les sens, clignant des yeux comme pour se réveiller. Respirant fortement, son regard balaya le conseil composé de vieux hommes et de chefs de guerre en armure avant de se fixer sur Jamila.

- Jamila... souffla-t-il sur un ton stressé.

- Comment tu te sens ? s'inquiéta l'ensorceleuse. Est-ce que tu étais conscient lorsqu'il te possédait ?

- Oui... Mais, Jamila... Ne fais pas ça... Tu ne dois pas mourir !

Sa dernière phrase avait été prononcée à toute vitesse, pressante, comme s'il craignait de ne pas avoir le temps de dire tout ce qu'il voulait.

- Nous en avons déjà parlé, Pierrick, dit gentiment la jeune femme. Si c'est le seul moyen de sauver Harrogath...

- Mais je me fous d'Harrogath ! éclata le garçon. Je me fous de Sanctuary ! Peu importe que tout le monde meure, si ça peut te permettre de survivre !

Il est déconseillé de proférer de tels propos lors d'un conseil barbare. Cependant, sur un geste de la prêtresse et de la Matriarche, tous les hommes restèrent en place, refoulant leur désir de faire taire ce garçon.

- Puisque tu es avec Abel, répondit Jamila, tentez de trouver un moyen. Il vous reste quatre jours pour ça. Je pense que même sans armée, si tu es avec lui, vous pourrez approcher Izual. Mais promets-moi une chose : si jamais cela devient trop dur pour vous, fuyez. Peu importe votre conception de l'honneur, fuyez.

Remarquant le regard fixe du garçon, la prêtresse comprit qu'elle parlait dans le vide.

- Si tu penses que, moi morte, ta vie ne vaudra plus rien, reprit-elle, captant enfin l'attention de Pierrick, alors dis-toi que si vous disparaissez vous empêcherez ainsi le rituel d'être accompli, et rendrez ma mort non seulement inévitable, mais aussi inutile.

- Abel et moi combattrons Izual jour et nuit jusqu'à sa mort, répliqua le garçon d'un ton farouche. Je t'ai promis que je te sauverais, Jamila. Ma promesse tient toujours.

Une pause, puis :

- J'ai repris le contrôle de ce corps, annonça Abel d'une voix neutre. Peut-être n'aurais-je pas dû le lui laisser en ce lieu... Peu importe, nous nous reverrons bien assez tôt.

Faisant volte-face, Abel commença à avancer vers la sortie lorsqu'il fut de nouveau interrompu :

- Une dernière question ! cria Jamila. Pourquoi ne pas avoir tué Izual tout à l'heure ?

Le garçon resta un instant muet, fixant toujours la porte.

- Je n'ai pas le pouvoir de le vaincre, lâcha-t-il sans se retourner. Et l'heure n'était pas encore venue pour nous de nous affronter.

Sur ce, il sortit, laissant le conseil délibérer sur ce qu'ils venaient d'apprendre. Le fait qu'un Ange se trouve de leur côté changeait bien la donne. Peut-être avaient-ils une chance, finalement ? Peut-être même n'auraient-ils pas besoin du rituel, si l'alliance d'un des vainqueurs des Trois et d'un Ange déchu réussissait à l'emporter face à un semi-démon...

_______________


Hammerdin_PK se redressa lentement. Il venait de finir de remplir un sac de provisions pour la longue route qui l'attendait.

Tout ce qu'il avait à faire dans cette ville avant son départ était fait. Grâce aux dons de Malah, Lili avait été guérie et plus rien ne le retenait ici.
Il ne lui restait plus que son armure à enfiler. Il en aurait sûrement besoin, car des messagers étaient arrivés pendant la nuit, un peu avant l'aube, afin de prévenir Harrogath que des démons avaient pris le contrôle des axes principaux dans Scosglen et au nord du Kehjistan, envahissant la cité de Kurast nouvellement rebâtie. Des pirates parcouraient les Mers Jumelles et empêchaient tout échange entre l'Aranoch et l'ordre des paladins.

Tenant son casque sous le bras droit, l'anse du sac de toile dans l'autre main, il soupira, croisant le regard de Lili qui le fixait d'un air anxieux depuis le début de ses préparatifs.

- Bon, fit le paladin. Je vais devoir me dépêcher si je veux être revenu à temps...

- Faire un pareil voyage, à pied, et revenir, en moins de quatre jours... Ce serait déjà difficile en temps de paix, répliqua l'amazone d'un ton réprobateur, mais avec les démons qui sont revenus, c'est totalement impossible !

- Je me téléporterai et éviterai les combats autant que possible. Il faut absolument que j'aille chercher les paladins à Travincal. Et quand bien même nous arriverions trop tard pour le rituel, si tout échouait à cause de nous... Au moins serions-nous présents pour combattre les armées démoniaques, au nom de Tyraël.

- Je vais demander à une dizaine des barbares que j'entraîne de t'accompagner.

- Inutile : ils ne feraient que me ralentir. Lili...

Hammerdin_PK lâcha ses affaires et s'approcha de son aimée, lui prenant le visage entre les mains.

- N'oublie pas que j'étais avec vous pour combattre les Trois. Quelques démons ne pourront pas me tuer, alors que tout Sanctuary peut dépendre de l'aboutissement de ce voyage.

Lili embrassa longuement l'homme qu'elle aimait, consciente que c'était peut-être la dernière fois.

_______________


D'épaisses fumées orange stagnaient au-dessus de torrents de flammes et roches en fusion. La lueur du feu éclairait les nuages ainsi formés, leur donnant une teinte inquiétante. Pourtant Pierrick ne pouvait y faire attention. Il progressait rapidement sur un sol aussi noir que l'ébène, parcouru de lézardes et dégageant une chaleur étouffante.

Une bonne partie de la troisième journée était déjà passée, et plusieurs bataillons de démons avaient péri sous ses coups. Lorsque cela devenait trop compliqué pour lui, l'Ange déchu, Abel, prenait le contrôle et sa rapidité divine avait vite raison des derniers monstres encore en vie.

Mais ils devaient faire vite. Depuis plus d'un jour et demi qu'ils arpentaient l'enfer à la recherche d'Izual, rien n'indiquait sa présence. Le premier lieu qu'ils avaient exploré était évidemment l'ancien repaire de Diablo, le Sanctuaire du Chaos, mais ils n'avaient pas eu beaucoup d'espoir : Izual - Caïn, comme l'appelait Abel - avait trop de raisons de rester caché pour se terrer dans un endroit aussi connu.

Si Pierrick commençait à désespérer, ce n'était pas le cas de l'Ange déchu. Le garçon voulait à tout prix trouver Izual avant que le rituel ne soit prêt, mais Abel savait que la présence de son frère était indispensable et qu'il serait invoqué par les sages d'Harrogath le moment venu.

- Hey, fit Pierrick, en pensée, pourquoi on l'invoque pas, Izual ? De toute façon il faudra bien le faire pour le rituel... Si on le fait maintenant, on pourra s'en débarrasser et Jamila pourra vivre !

- Invoquer un démon, ou un Ange, en l'occurrence, demande des quantités phénoménales d'énergie. De plus nous ne sommes pas suffisamment puissants pour le tuer, comme je te l'ai déjà expliqué. Le fait que nous soyons deux dans ce corps, maîtrisant magie et techniques de guerre, ne nous apporterait pas non plus la victoire. Tout ce que nous pouvons faire, c'est contenir Caïn pendant que la prêtresse accomplira le rituel.

- Putain mais ça sert à quoi ce qu'on fait là !

La colère de Pierrick avait encore une fois éclaté. S'arrêtant de marcher, il reprit sa dispute intérieure à voix haute :

- Tu me dis qu'on peut rien faire contre Caïn, que de toute façon Jamila mourra ! Mais alors pourquoi on le cherche ici ? Pourquoi on attend pas gentiment que ce foutu rituel soit prêt ? Ou alors on pourrait aller chercher des renforts, comme le paladin, mais non ! Nous tout ce qu'on trouve à faire c'est fouiller l'Enfer à la recherche d'un démon qu'on ne peut pas tuer !

- Peu importe qu'on ne puisse pas le tuer, en détruisant son armée, nous affaiblissons ses chances de succès. De plus, si nous le trouvons, nous le forcerons à nous combattre, ainsi il ne pourra pas se consacrer à autre chose. Dans tous les cas, notre entreprise n'est pas inutile. Bien que je comprenne qu'à ton sens, elle n'aboutira à rien de bon...

- Que tu comprennes ? Qu'est-ce que tu peux comprendre ?

- Je peux comprendre que par amour, on puisse enfreindre les lois divines, je peux comprendre que si une personne qui nous est chère disparaissait, la vie perdrait toute sa saveur. Je peux comprendre que tu n'acceptes pas de ne rien pouvoir faire pour sauver la prêtresse...

- C'est ce que tu as fait pour ton frère, pas vrai ? C'est exactement la même chose : je ne laisserai pas Jamila mourir !

- C'est exactement la même chose, en effet... Peu importe nos efforts, rien n'y fait... On ne peut s'opposer au destin fixé par les Êtres Supérieurs...

Pierrick s'assis par terre et se pris la tête dans les mains, réfléchissant. La voix de l'Ange résonnant dans son crâne s'était faite amère, désabusée.

- Je ne peux pas l'accepter... lâcha-t-il, se relevant enfin et recommençant à marcher.

- Je le sais. Et je ferai mon possible pour tuer Caïn quand nous l'affronterons. Peu importe que je ne croie pas ça possible : s'il laisse la moindre faille dans sa garde, alors ta prêtresse n'aura pas à se sacrifier.

- Merci...

Pierrick parcourut plusieurs dizaines de kilomètres sans rencontrer de démons, ni échanger de pensées avec son hôte intérieur. Pourtant une question le tracassait, et si Abel était sûrement capable de l'entendre sans qu'il ne la formule, l'Ange déchu attendait patiemment l'initiative du garçon.

- Dis-moi, Abel, commença Pierrick, peu assuré. Euh... Comment ça va se passer ? Le rituel, je veux dire... Tyraël m'a parlé d'une mort longue et douloureuse...

- Tyraël a dit vrai... Le rituel doit durer plusieurs heures, pendant lesquelles la prêtresse doit se vider lentement de son sang.

- Se vider de son sang... répéta Pierrick dans un souffle, écoeuré.

- Oui, par des signes cabalistiques profondément gravés dans la peau à l'aide d'une dague d'obsidienne. Pendant ce temps nous devrons retenir Caïn.

- Et si tu n'avais pas été de notre côté ? Comment aurions-nous pu faire pour retenir Izual et toi pendant le rituel ? Ça semble impossible...

- Si j'avais été contre vous, un autre prêtre se serait chargé de nous maintenir aussi immobiles que possible en déployant des quantités gigantesques d'énergie. Autant d'énergie qui ne serait donc pas utilisée pour accomplir le rituel, et donc le supplice de la prêtresse aurait duré non plus des heures, mais plusieurs jours...

- Merci d'être avec nous...

- Je n'ai jamais oublié que c'était Dieu qui était à l'origine de mon existence, comme de la tienne, et de celle de ce monde entier. J'ai déjà trahi sa confiance et depuis je tente de me racheter. Si pour cela je dois tuer mon frère, alors je le ferai.

_______________


Hammerdin_PK était exténué. Son armure autrefois étincelante était maculée d'un sang noirâtre. Reprenant enfin sa respiration, il tomba à genoux, levant ses mains devant lui pour amortir la chute.

Ses doigts rencontrèrent les membres démoniaques qui gisaient sur le sol. La pluie se mit à tomber.
Ce n'était pas la première fois de son voyage qu'il avait à se battre. Il avait notamment dû repousser une attaque de pirates en traversant les Mers Jumelles, mais il se retrouvait seul à présent...

Un regard circulaire lui dévoila l'étendue de son exploit. Les corps s'étendaient sur plusieurs centaines de mètres, recouvrant chaque parcelle de terre.

Le paladin avait enfin atteint le Kehjistan, la mangrove était même visible, par jour de beau temps. Mais en voulant se relever, il ne put retenir un gémissement de douleur, retombant lourdement sur le flanc.

Tournant la tête avec difficulté, il se rendit compte qu'une partie de son armure était complètement arrachée, et son ventre était profondément ouvert. Le sang démoniaque avait souillé sa plaie et d'autres blessures lui lardaient le visage et les jambes.
Il ne pourrait pas se relever...

Soudain, un bruit attira son attention, alors même qu'il était sur le point de sombrer dans l'inconscience, harcelé par l'idée qu'il était sur le point de faire échouer toutes leurs tentatives.

Il lui avait fallu deux jours pour arriver ici, et grâce à la magie combinée des paladins qu'il aurait ramenés avec lui, ils auraient pu être à Harrogath à temps ! Mais il était tombé sur cette armée... Plusieurs milliers de démons, à n'en point douter. Lui-même était étonné d'avoir pu en venir à bout ! Mais tout ceci avait été en vain...

Hammerdin_PK leva la tête vers le bruit. Il cligna plusieurs fois des yeux pour parvenir à voir quelque chose, mais les gouttes de pluie tombaient à verse et ses bras étaient trop lourds pour qu'il s'en protège.

Au son, il devina qu'on écartait violemment les corps. Fixant l'espace droit devant lui, le paladin discerna une ombre imposante à plusieurs mètres de lui.

Il tenta encore une fois de se relever, mais cela ne put que le faire souffrir encore plus. Il était forcé de rester là, impuissant, à la merci de ce nouveau venu.

- Qui êtes-vous ? ahana-t-il, espérant vainement qu'une voix humaine lui répondrait.

Malheureusement, balayant toutes ses chances de rester en vie, et avec elles, tous les espoirs d'Harrogath, un sourd grognement démoniaque s'éleva face à lui...
- Le rituel va avoir lieu dans moins d'une heure, souffla la voix d'Abel dans la tête de Pierrick.

- Je sais, répondit rageusement le garçon. Ça nous laisse donc moins d'une heure pour trouver Izual et le tuer !

- Rends-toi à l'évidence : nous avons tué beaucoup de ses démons, il n'aura pas d'armée capable d'assiéger Harrogath, mais nous ne pouvons pas...

- Tais-toi ! Jamila ne peut pas mourir. Donc nous devons trouver ton frère avant que le rituel ne commence !

- Si tu refuses de te soumettre, je reprendrai le contrôle de ton corps...

Ils étaient encore en enfer. Pendant les derniers jours ils avaient parcouru ce plan de fond en comble, terrassant des milliers de démons, sans réussir à mettre la main sur l'ange déchu. Pierrick désespérait.

_______________


- Y-a-t-il un espoir ?

Le peuple d'Harrogath était regroupé au sommet du mont sacré, là où siégeaient les statues d'or érigées à l'effigie de leurs aïeux. Le soleil qui s'était levé depuis plusieurs heures peinait à faire parvenir sa lumière jusqu'au sol, sans cesse combattu par de gros nuages noirs. Pourtant l'atmosphère était chaude et la journée aurait été agréable dans un autre contexte.

La voix de l'amazone tira Jamila de ses pensées. L'ensorceleuse tourna la tête vers son amie et lui offrit un sourire éclatant en guise de réponse.

- Tu penses que Pierrick va revenir nous annoncer qu'Izual est mort ? insista Lili.

- Abel nous a lui-même dit qu'il ne pourrait pas battre son frère. Je pense qu'ils auront fait le nécessaire pour qu'une fois le rituel accompli, Sanctuary puisse vivre en paix...

- Tu n'as pas peur ?

- Je suis terrifiée, répondit Jamila en maintenant coûte que coûte son sourire, et désespérée de ne pas pouvoir vivre plus longtemps... Mais je suis aussi déterminée à accomplir mon devoir de prêtresse...

- Jamila bien parlé, gronda une grosse voix amicale.

Bob venait de poser sa main imposante sur l'épaule de la jeune femme. Lui aussi sentait venir la fin...

Les vieux prêtres avaient installé une dalle de marbre de deux mètres de long sur un de large et cinquante centimètres d'épaisseur (il avait fallu quatre barbares pour la monter jusque là). Un des vieillards tripotait nerveusement un long poignard effilé à lame d'obsidienne : l'objet qui lui servirait à accomplir le rituel...

Un cercle respectueux s'était formé autour de l'autel. Les premières lignes laissaient apparaître les visages soucieux des membres éminents de la société barbare. Thann se trouvait aux côtés de Malah, le teint empreint d'une grande mélancolie où perçait la résignation.

La rumeur désabusée qui parcourait la foule se tut soudain, et l'ensorceleuse tressaillit. Elle tourna un visage de marbre vers les escaliers qui menaient au Chemin des Anciens, dont l'accès était dégagé, les barbares formant une haie d'honneur, une haie d'adieu...

Il était là.

Jamila se surprit à ressasser ses souvenirs. Le garçon qui avançait à présent vers elle était bien différent de l'enfant qu'elle avait rencontré au camp des Rogues, de longs et nombreux mois auparavant. Bien sûr il avait changé. Sa musculature s'était développée, son maintient était plus noble, plus imposant, et son regard était empli d'une volonté farouche.

Il avait bouleversé sa vie. Si attachée à ses devoirs qu'elle l'était, la jeune prêtresse sentait qu'à cet instant, un simple mot de Pierrick pourrait lui faire tout abandonner.

Elle grimaça à cette pensée. Elle si fière, si droite, se savait prête à tout laisser tomber pour un homme. Et c'est presque avec soulagement qu'elle aperçut les yeux gris au regard froid. Au moins la tentation se ferait-elle moins sentir...

- Prêtresse, commença le démon d'une voix grave. Les armées de Caïn sont, sinon totalement défaites, très affaiblies. Ton sacrifice ne sera pas vain et Sanctuary connaîtra la paix.

- Bien, répondit la jeune femme après un silence pesant. Es-tu prêt à combattre ? Le rituel devra durer plusieurs heures. Es-tu certains de pouvoir nous accorder ce temps ?

Abel ferma les yeux, comme en proie à un combat intérieur. L'esprit de Pierrick, d'autant plus virulent que l'heure fatidique approchait, tentait de forcer le passage pour reprendre le contrôle.

« Laisse-moi lui parler ! » hurlait-il dans un débat intérieur.

- Contenir Caïn... commença le déchu.

« Laisse-moi lui parler ! »

- ... ne posera pas de problème...

« Laisse-moi lui parler ! »

- Bien, fit la sorcière, presque à regret. Puis, jetant un regard interrogateur au vieux prêtre chargé de la cérémonie : Nous allons bientôt commencer. Va te mettre en place, ajouta-t-elle en désignant un pentacle dessiné au sol : la zone d'invocation d'Izual...

Abel leva sa main droite en direction de sa longue épée, mais s'arrêta en chemin, tremblant doucement.

« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »


Il lui devenait de plus en plus difficile de contenir cet esprit vindicatif qui le débordait de toute part.

« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »
« Laisse-moi lui parler ! »


- LAISSE MOI LUI PARLER !!!

Le cri résonna longtemps dans le silence qui régnait sur le Mont Arréat.


Le garçon parut soudain affolé, perdu. Jetant des regards apeurés autour de lui, il s'arrêta en croisant celui de Jamila.

- Pierrick ? murmura la jeune femme.

- Jamila... souffla le mage, la voix entrecoupée par son effort et les sanglots qu'il retenait. Jamila...

Soudain, il tomba à genoux, se retenant sur ses mains. La prêtresse voulut le retenir, mais elle s'arrêta en entendant sa voix désespérée :

- Jamila... Je suis désolé... Nous avons échoué... J'ai échoué...

De rage, il frappa le sol du poing, avant de continuer :

- J'avais promis de te sauver... Mais tout ce que j'ai été capable de faire c'est... Rien ! Rien d'utile ! Rien du tout !

L'ensorceleuse s'accroupit à ses côtés et passa ses jolis bras fins autour du cou du garçon, puis attira sa tête contre sa propre poitrine.
Des larmes ruisselaient sur ses belles joues.

Cet instant parut durer une éternité. Une éternité silencieuse, car dans cette étreinte, la prêtresse avait insufflé toute son affection, tout son amour pour le garçon, et celui-ci l'avait bien compris.

Autour d'eux régnait un silence religieux, et le regard impérieux de Lili interdisait à quiconque d'interrompre cet instant magique.

Finalement, Jamila approcha ses lèvres de l'oreille de Pierrick et lui murmura deux mots. Deux mots que le garçon fut seul à entendre. Deux mots dont il fut seul à ressentir la force.

- Je t'aime...

Puis la jeune femme se releva. Sa dernière rencontre avec le mage, loin de l'avoir ébranlée, comme elle le craignait, avait raffermi sa détermination. Elle se sentait comme libre, et pourtant accompagnée pour l'éternité...

Elle chemina bravement vers l'autel et comprit ce qu'elle devait faire en croisant le regard triste du vieux prêtre possesseur de la lame d'obsidienne.

Jamila commença donc à se dévêtir.

Derrière elle, comme si de rien n'était, le garçon se remit debout sans vaciller. Comme sentant sa présence, la prêtresse se retourna alors qu'elle avait enlevé le haut de sa tunique. En croisant le regard gris et froid, elle souffla :

- Merci de m'avoir permis de lui parler...

- Ne me remercie pas, ce n'était pas mon intention. Il a juste été trop fort pour que je puisse le contenir...

Acquiesçant, l'ensorceleuse termina de se déshabiller, ne gardant qu'un morceau de tissu n'entravant pas le rituel et préservant sa vertu.

Alors qu'Abel se dirigeait vers le pentacle, elle s'allongea sur la pierre froide. Un frisson parcourut son beau corps mat.

L'ange déchu comprit qu'il devait maintenant agir. Fermant les yeux, il matérialisa une bulle translucide autour de lui, suffisamment grande pour les abriter, avec son frère, et destinée à retenir le renégat le temps du rituel.

Soudain sa voix retentit. Si fort, si puissamment, que tous s'en crurent assourdis.

- CAÏN !

Par trois fois ce même cri résonna. Tant et si bien qu'un éclair se détacha du ciel pour venir frapper aux pieds d'Abel dans un coup de tonnerre au moins aussi puissant que le cri qui avait précédé.

L'épée tirée, Izual, ou Caïn, se tenait face à son frère, un rictus malfaisant et haineux sur son visage autrefois angélique.

- Sois maudit, frère ! cracha-t-il. Sois maudit ! Trahir ton propre sang ! Tu aurais eu ta place à mes côtés dans mon règne, mais tu as choisi la trahison ! Sois maudit !

Prononçant ces mots, l'ange déchu attaqua, frappant de taille. Son coup fut paré dans une explosion d'étincelles, faisant trembler les armées environnantes.

- Le temps n'est plus aux suppliques ou aux malédictions, énonça le garçon possédé.

Puis, sans effort apparent, il repoussa son frère au loin en disant :

- Il est à la rédemption.

Dès que l'ange avait été invoqué, le prêtre avait débuté son macabre office. Murmurant des paroles depuis longtemps oubliées de ses pairs, il avait entamé la chair du ventre de la prêtresse de sa lame noire, formant des signes cabalistiques grâce aux sillons ainsi formés. Durant son utilisation, l'obsidienne s'était mise à briller d'une lueur argentée et des runes étaient apparues dessus.

De la fumée s'échappait des plaies ainsi ouvertes et Jamila retenait un long cri d'agonie.

La lame avait marqué une spirale autour du nombril et remontait en ondulant vers les seins, entaillant la chair plus profondément, dessinant des runes identiques à celles qui marquaient à présent l'arme rituelle.

La main du vieux prêtre ne tremblait pas, mais son regard trahissait une grande mélancolie...

Izual se releva sans mal en ricanant.

- Crois-tu, susurra-t-il une lueur maléfique dans le regard, que je sois venu seul ? Tu peux réussir à me retenir, mais pas si tu dois te battre contre quatre adversaires de plus !

Bob fut le plus prompt à réagir. Comprenant ce que les paroles du démon impliquaient, il brisa le cercle qu'ils formaient avec son peuple et tira sa lourde épée alors que quatre démons apparaissaient autour des deux protagonistes.

Le plus proche d'Abel ressemblait à un énorme crapaud à la peau sombre couverte de cloques, muni d'une longue langue visqueuse et se mouvant à loisir sur deux ou quatre pattes.

C'était lui que le barbare devait arrêter en priorité. Les autres étaient assez loin pour être interceptés par Lili ou d'autres combattants qui avaient réagi en voyant le maître d'armes bouger. Mais cet énorme batracien allait s'en prendre au corps de Pierrick déjà assailli par Izual. Et Bob, malgré toute la force de ses jambes musculeuses et l'allonge de son bras, sentait qu'il ne pourrait arriver à temps...

Dans un flash blanc, une lance osseuse vint frapper le démon en plein poitrail alors qu'il s'apprêtait à frapper, et le fit reculer de plusieurs mètres, laissant le temps à Bob de courir parer l'assaut d'un autre démon, gigantesque chevalier en armure noire frappant d'une lourde hache.

Osant un coup d'oeil vers le nouvel arrivant, Lili lança son javelot vers une immense créature ailée, tenant du Balrog. Un sourire irradiait son visage alors qu'elle entrait dans la danse.

_______________


Deux jours plus tôt.

Hammerdin_PK était profondément blessé mais, soutenu par son ami, il pouvait à peu près marcher. De nombreuses potions avaient été utilisées afin d'empêcher le poison démoniaque d'envahir son corps.

- Tu as fait du joli travail dans cette plaine en tuant tous ces démons, lui assura La Mort dans tes Os. Mais tu as eu de la chance que je te trouve, sans quoi tu serais mort à l'heure qu'il est.

- J'ai bien cru mourir malgré tout, confia le paladin. Ton golem m'a fait une peur bleue. Je ne pensais pas devoir dire ça un jour, mais j'avoue que ça me fait plaisir de te revoir en vie.

- À plus tard les effusions. On doit encore retourner à Harrogath à temps. On ne peut même pas terminer ton voyage pour aller demander de l'aide à tes paladins. De toute façon, j'ai entendu des rumeurs selon lesquelles les armées démoniaques avaient été éradiquées par notre jeune protégé.

- Bien, dans ce cas nous n'avons même plus besoin de nous dépêcher.

- Pour un serviteur de la lumière, je trouve que tu devrais faire fonctionner un peu ta tête. D'une, ce ne sont que des rumeurs. De deux, il est probable qu'Izual ait gardé des lieutenants avec lui, justement dans cette éventualité. Allez, prends encore quelques potions, et après je t'aiderai avec ma magie. Il faut qu'on soit rentrés à temps pour le rituel...

_______________


Le hammerdin se téléporta quant à lui face à une ombre mouvante qu'il maintint en place grâce à son aura angélique, avant de commencer à invoquer ses marteaux.

Une prison d'os entrava le crapaud, plusieurs javelots électriques fixaient le balrog au sol et les muscles de Bob s'avéraient plus puissants que ceux du chevalier.

Seul subsistait le duel des titans fratricides.

Ainsi que le rituel qui vidait peu à peu Jamila de son sang sacré...

_______________


Pierrick, lui, n'avait qu'une vision fugitive du spectacle. Il sentait tous les chocs dus à l'affrontement se répercuter dans son corps, la douleur irradiait ses os et ses muscles, et pourtant il ne maîtrisait rien. Il se battait sans le décider et chacun de ses mouvements était étranger à sa volonté.

Il avait le sentiment d'avoir été trahi... Par qui ? Jamila ? Non... Malgré tout ce qu'il avait pu dire, il savait qu'elle agissait pour le mieux... Aucun des actes des membres de sa coterie ne pouvait non plus être interprété comme une trahison... Abel ? Comment parler de trahir alors qu'il n'avait pas sa confiance ? De plus il agissait lui aussi au mieux...

Ses pensées s'interrompirent alors que sa propre voix retentissait :

- Mon pouvoir anime les champions de ce monde, Caïn ! Tes sbires ne peuvent leur faire face. Accepte la fatalité et soumets toi au rituel, ou bien combats moi aussi longtemps que nécessaire ! Le résultat ne diffèrera pas.

Le corps du garçon dut encore une fois encaisser un assaut dont la force était décuplée par la rage. Son visage ruisselait de sueur et chaque coup menaçait de le briser tandis que la puissance de l'archange le maintenait éveillé.

Bob et les autres assistaient à un ballet magnifique et mortel à la fois. Les lames volaient à une vitesse fulgurante, s'évitaient, s'évadaient, se frôlaient et se frappaient avec tant de force que le Pandémonium en était ébranlé.

Comprenant que ce combat déciderait de l'avenir de Sanctuary, les Hauts Archanges le contemplaient avidement de leur bastion.

_______________


Abel et Caïn s'écartèrent d'un accord tacite. L'ange était mal en point : son corps humain n'était pas assez robuste pour encaisser toutes les énergies libérées par ce duel et aux nombreuses blessures physiques qui le vidaient de son sang il devait ajouter les multiples lésions bien plus profondes causées par les chocs magiques.

S'il s'était agit d'un autre réceptacle que ce mage, son enveloppe corporelle n'aurait pas supporté tant de pression, mais pour quelque raison obscure Pierrick était adapté à cette situation.

Izual, quant à lui, n'était guère mieux : s'il ne possédait pas de sang à verser, une énergie vermeille s'échappait de son corps avant de s'évaporer. Pourtant il tenait l'avantage. Après plus de trois heures d'affrontement, son frère peinait à entraîner son hôte terrassé par la fatigue musculaire et mentale, alors que lui semblait encore pouvoir tenir.

Au milieu des brumes de douleur qui brouillaient son esprit, Pierrick ne discernait plus qu'une seule pensée, une unique motivation : TRAHISON ! Étroitement liée à son amour pour Jamila qui était son ultime rempart contre la perte de connaissance.

Le corps de l'ensorceleuse était méconnaissable. Les entrelacs sanglants qui parcouraient sa chair brillaient à présent d'une lueur écarlate. Son visage n'était pas épargné et de ses yeux coulaient des larmes de sang.

Dans l'assemblée Thann se forçait à ne pas détourner son regard empli de larmes. Il en allait de même pour la plupart des personnes présentes.
Malah se sentit soudain lasse. Elle avait vécu près d'un siècle et plus de la moitié de sa vie avait été vouée au peuple Barbare. Elle avait connu les trois dernières prêtresses. La grand-mère de Jamila, une femme du sud dotée d'une formidable puissance, avait donné le jour à une fille, la laissant au soin d'amis à elle pendant qu'elle allait parcourir le monde, dans l'attente du jour où elle devrait affronter le rituel.
Mais ce jour n'était pas venu et elle était morte de vieillesse. Sa fille Liliana, la mère de Jamila, avait tenté de suivre sa trace avant d'apprendre sa mort et de retourner au mont Arréat où Jamila était née. Par la faute du traître Nihlathak, elle avait aussi trouvé la mort.

Et aujourd'hui, la plus grande de ces trois prêtresses, cette jeune femme de vingt ans qui avait participé à la mise à mort des Trois, était sur le point de mourir aussi, entraînant finalement dans son trépas un autre démon menaçant Sanctuary...

Oui, Malah avait vécu longtemps et elle avait croisé de grands héros, mais ce jour elle commençait à penser à se retirer...

_______________


Abel sentait la fin venir. Le rituel était presque terminé. Il était temps... Ses mouvements étaient lents, saccadés et de moins en moins efficaces.

Un sourire se dessina sur son visage trempé de sueur et de sang alors qu'il entendait les dernières syllabes prononcées par le vieux prêtre. Peut-être baissa-t-il sa garde à ce moment, ou bien la fatigue et la douleur avaient-elles finalement eu raison de ses réflexes.

L'ombre du sourire toujours présente, sa bouche s'ouvrit dans une expression de stupeur incrédule, contemplant la lame divine enfoncée dans son ventre.

Sans perdre de temps, Izual retira son épée du corps de son adversaire enfin vaincu. Le bouclier protecteur érigé par son frère s'effondra et l'ange déchu se dirigea vers l'autel alors que le prêtre psalmodiait les derniers mots.

Bien que grandement affaibli, le démon était assez rapide pour mettre un terme à tout ça. Son aura était tellement écrasante que nul n'était capable de faire un pas pour se mettre sur sa route.

Caïn leva sa lame ensanglantée, l'empoigna à deux mains en se tenant au dessus du corps de Jamila.

Fébrile, le prêtre tentait d'achever son oeuvre sans pour autant la bâcler, de peur de rendre tout ceci vain.

L'épée fondit sur sa victime.

Avant de s'envoler à plusieurs mètres de là, toujours tenue par les mains divines, arrachées de leur corps.

Le hurlement d'Izual n'était pas un cri de douleur mais de rage, se muant en désespoir lorsque, la lame d'Harrogath se plantant dans son torse, il commença à s'évanouir dans l'air.

Le rituel était achevé.

Pierrick s'effondra, lâchant sa lourde épée qui rebondit au sol dans un bruit métallique.

Le peuple barbare tout entier sembla se mouvoir vers le garçon, cherchant à lui porter secours, quand une voix retentit, à la fois à l'extérieur et en eux :

- Non !

Tyrael venait d'apparaître.

- Quittez tous cet endroit. Je m'occupe de la prêtresse et de son héros. Partez maintenant.
Le ton utilisé n'appelait pas de réponse et c'est dans un grand fracas que tous les hommes et femmes présents disparurent, la majorité d'entre eux via la téléportation des mages ou de portails, si bien qu'en peu de temps, il ne resta plus que Jamila, l'Archange, et le garçon.

_______________


Pierrick, tout à sa douleur, se trainant dans son sang, avait à peine remarqué ce qui se passait. Chacun de ses muscles était un enfer de souffrance. La plaie dans son ventre l'entraînait lentement dans les ténèbres.

- Pierrick...

La faible voix de la jeune femme s'insinua dans l'esprit embrumé du mage. Il l'entendit à nouveau plus faiblement encore alors qu'il rassemblait ses forces pour se relever lentement :

- Pierrick... Tu ne m'oublieras pas...

Le ton suppliant de l'ensorceleuse le bouleversa tandis qu'il s'appuyait sur l'autel, contemplant le corps ravagé de son amour.

- Jamais, Jamila, sanglota-t-il. Jamais...

Un vague sourire éclaira le visage lacéré. Ses yeux se fermèrent. Sa poitrine abîmée cessa lentement de se soulever...
Le tonnerre gronda et le ciel se déchira, libérant enfin ses larmes pour prendre part au deuil de Sanctuary, au deuil de Pierrick.
Les trombes qui s'abattirent sur le mont sacré se mêlèrent au sang qui avait ruisselé au sol autour de l'autel, formant des torrents écarlates, lavant les plaies de Jamila, se mêlant aux larmes du mage.

- Longue a été ta quête, guerrier médiocre et mage atypique...

La voix de l'Archange ne fit pas sursauter le garçon, cependant elle réveilla sa haine et la pensée qui l'avait maintenu éveillé pendant ce duel : la trahison...

- Pourtant, envers et contre tout, tu as décidé de rester dans notre monde, quand ton utilité était encore risible... Ton orgueil a servi mes desseins. Tu as été facilement manipulable et ce fut même plaisant de te voir courir pour secourir ta prêtresse. Et te voici enfin, à l'endroit même où j'avais décidé de t'amener. Tu as accompli ce pourquoi je t'avais désigné. Tu as ma compassion.

Sans réussir à se retourner vers l'Ange, Pierrick cracha tant bien que mal :

- Je... me fous de... de votre compassion... Tyrael... Laissez-moi mourir...

Un éclair vicieux illumina le capuchon de Tyrael, bien que Pierrick ne pût le voir.

- Mourir... Oui, j'aurais pu te l'accorder. Et pourtant je te maintiens en vie. Malgré ton duel épuisant et ta blessure mortelle, tu vis toujours, tu trouves encore la force de me haïr. Bientôt tu sentiras même ta plaie se refermer. Tu m'as méprisé depuis le début, t'adressant à moi comme même les Archanges ne l'oseraient. Et tu pensais t'en sortir impunément... Tu vivras, Pierrick. Dix années durant tu vivras, sans cesse tourmenté par la mort de ton amour, à jamais incapable de trouver la paix, sans même avoir la possibilité de mourir. Dans dix ans, je reverrai mon jugement...

- Pendant dix ans... la voix de Pierrick n'était plus qu'un grondement de rage. Je m'entraînerai sans relâche, Tyrael ! Et dans dix ans, je prendrai d'assaut le Pandémonium. Dans dix ans, je vous tuerai...
Chaque pensée est un souvenir, tout souvenir est une perte, toute perte est un gouffre de désespoir... Et ce gouffre me plonge dans un enfer de feu et de sang...

Dès que je ferme les yeux je revois le même paysage, la même hécatombe... Mon village ravagé, mes amis, mes parents, assassinés. Et devant moi, nimbé d'un halo flamboyant, cette silhouette irréelle, me fixant d'un regard éteint, et soufflant sa vérité illusoire :

- Je suis Pierrick, l'envoyé de Tyraël, car c'est lui qui garde en ce monde. Petit, lorsque tu prieras pour le repos de ces morts, rappelle toi qu'ils sont les premières victimes de son fléau...

Les massacres - on ne peut guère parler de combats - se perpétrèrent non seulement dans ma contrée du Khanduras, mais dans tout le sud du continent, du Westmarch au Kehjistan. Le jeune homme, jadis acclamé aux côtés des Héros, semblait avoir sombré dans la folie après la mort de la prêtresse Jamila.

Pendant une année entière, ce mal se répandit, et lorsque l'on se rendit compte que la cité d'Harrogath était épargnée, cela ne prit pas longtemps pour qu'on en fasse la capitale même de Sanctuary.

Des requêtes furent alors envoyées afin qu'une opération fût lancée pour endiguer ce fléau.

De l'aide arriva enfin : un fier barbare des steppes, maître d'arme d'Harrogath, une belle amazone des îles Lycander, un paladin, serviteur du Zakarum, et un nécromancien honorant le grand Dragon Rathma.

Les quatre Héros qui avaient survécu au règne des Trois, puis à l'assaut du traître Izual avaient été élus pour combattre leur ancien ami, leur frère.

Ce fut un combat long et épuisant, car personne ne voulait blesser son ou ses adversaires, sans accepter néanmoins de céder du terrain.

Ce n'est qu'au bout de six jours d'affrontement que Pierrick se retrouva emmuré dans un enchevêtrement d'os, de glace et de terre. Des enchantements furent placés sur cette prison afin d'empêcher le garçon d'utiliser sa propre magie.

Cet enfermement dura plus d'un an, douze longs mois que les quatre Héros passèrent à garder, à tour de rôle, le jeune fou. Une interminable année que chacun ressentit comme un accablement, car malgré sa démence, Pierrick était toujours leur frère...

Il m'a été donné d'assister au terme de cette période de paix. J'étais un adolescent âgé de quinze ans lorsque j'ai voulu revoir à quoi ressemblait ce démon aperçut deux ans plus tôt.

Je ne le vis non plus du point de vue de l'enfant dont la famille vient d'être massacrée, mais avec le recul et le discernement que j'avais acquis durant ces deux années. Et l'homme que je vis séquestré, incapable du moindre mouvement autre que ceux autorisés par son cou, cet homme n'était pas un démon. Lorsque je croisai son regard, je n'y vit point de haine ou de colère, mais seulement un profond désespoir, une obscure douleur, une extrême mélancolie.

Et sa tristesse perçait dans chacun des mots qu'il hurlait, brisant le coeur non-seulement de ses amis présents, mais de toute personne suffisamment sensible pour en ressentir la détresse.

- Bob ! PK ! Lili ! implorait-il. Laissez-moi ! Vous ne comprenez pas ! Je dois le faire, je dois m'entraîner ! Il faut que je devienne assez fort pour battre Tyraël ! C'est lui le responsable de tout ce qui est arrivé, s'il meurt tout pourra rentrer en ordre... Je pourrai revoir Jamila...
Sa litanie revenait toujours au même point : s'il parvenait à ses fins, sa prêtresse, l'amour de sa vie, sa seule raison d'exister, se retrouverait enfin à ses côtés, pour toujours...

J'ai longtemps cru qu'il ne s'agissait là que du délire d'un homme rongé par le chagrin...

Comme s'il m'avait attendu, moi qui avais déjà été témoin de ses actes, Pierrick se libéra ce jour là, ayant enfin trouvé une faille dans le sort qui le maintenait enfermé, il profita de la surprise occasionnée pour utiliser des enchantements de sa création afin de lier ses geôliers à la prison qui l'avait retenu si longtemps.

Les massacres reprirent. Comme s'il cherchait à rattraper le temps perdu, Pierrick combattit de plus belle. Cette période de l'histoire est connue comme l'Ère Sanglante, car il y fut versé plus de sang encore que durant le règne des Trois.

De nouvelles missives furent envoyées à Harrogath, et ils nous offrirent leur meilleur guerrier : Thann, le capitaine des armées barbares.
N'ayant pas les scrupules de ses prédécesseurs, Thann se battait pour tuer, et au terme d'un combat qui dura une journée entière, de l'aube au crépuscule, le barbare désarma son adversaire avant de lui enfoncer sa lame dans le corps.

Des vivats éclatèrent dans la foule qui s'était rassemblée pour assister à cet affrontement. Exclamations qui cessèrent lorsque la main tremblante et ensanglantée du garçon saisit le fer qui lui traversait l'abdomen. Sa voix, à peine un souffle, sonna alors dans le silence terrifié qui régnait :

- Dix années durant, tu vivras... Sans même avoir la possibilité de mourir... Voici le cadeau... La malédiction... De Tyraël...
Et alors qu'il prononçait ces mots, il commença à retirer lentement l'épée de ce fourreau charnel, insensible au flot de sang qui jaillissait alors et devant nos regards horrifiés, il décapita Thann.

La foule se dispersa plus vite encore qu'elle était arrivée. Le démon que tous redoutaient était immortel...

L'Ère Sanglante se prolongea par une traque menée par Pierrick, car plus personne n'osait l'affronter, connaissant désormais l'étendue de ses pouvoirs.

Un nouveau jour naquit pourtant pour Sanctuary, huit années plus tard. J'étais alors homme en âge de combattre et Pierrick avait finalement jeté son dévolu sur moi.

Croyant ma fin arrivée - je n'étais qu'un piètre guerrier et n'avais aucune notion de magie - je fus pourtant surpris, de même que mon adversaire, par l'éblouissante clarté qui jaillit des cieux.

Entre Pierrick et moi s'élevait à présent un escalier de cristal, à peine discernable au soleil, s'envolant jusqu'au dessus des nuages, dans les premiers bastions du paradis.

Alors le soulagement, une joie indicible éclaira le visage de l'homme qui se tenait face à moi. Sans plus faire aucun cas de ma personne, il s'élança à l'assaut des marches divines, persuadé qu'il allait enfin pouvoir combattre Tyraël et obtenir ce que j'avais toujours considéré comme la lubie d'un fou : revoir enfin celle qu'il aimait.

Et je compris quelle avait été mon erreur, car lorsqu'il pénétra au Pandémonium, quand ses anciens amis furent enfin libérés de la prison à laquelle il les avait liés, Tyraël vint à sa rencontre. Lorsque Pierrick l'attaqua, entraîné par sa folie, ne réalisant pas l'abîme qui les séparait, l'Archange le neutralisa aisément. Pourtant il ne le brutalisa pas, et comme moi, il ne vit pas un démon, mais une âme torturée. Ainsi, dans sa grande mansuétude, son immense générosité, l'Archange offrit à l'homme tourmenté le plus grand des présents, le dernier réconfort, l'ultime répit.

La mort


Histoire et Légendes de Sanctuary,
Lyrm Woesn, historien. An 78 de l'ère post-démoniaque.
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